Soins intégrés pour les troubles mentaux et les troubles liés à l'usage de substances

janv., 31 2026

Quand la dépendance et la maladie mentale vont de pair

Imaginez une personne qui souffre de schizophrénie et qui utilise de la cocaïne pour calmer ses hallucinations. Ou un jeune adulte dépressif qui boit chaque soir pour ne pas avoir à affronter la journée. Ce n’est pas une exception : près d’un adulte sur 15 aux États-Unis vit avec à la fois un trouble mental sévère et un trouble lié à l’usage de substances. En France, les chiffres sont similaires, même si les données sont moins précises. Pourtant, la plupart du temps, ces deux problèmes sont traités séparément - comme s’ils n’avaient rien à voir l’un avec l’autre.

Le système actuel échoue parce qu’il est divisé

Traditionnellement, les patients voyagent entre deux mondes : un centre de santé mentale pour leur dépression ou leur trouble bipolaire, et un centre de désintoxication pour leur consommation d’alcool ou de drogues. Mais ces deux services ne communiquent pas. Les médecins ne partagent pas les dossiers. Les traitements sont incompatibles. Résultat ? Le patient se sent perdu, confus, et souvent abandonné. Une étude de la SAMHSA montre que seulement 6 % des personnes ayant un diagnostic double reçoivent les deux types de soins nécessaires. Ce qui signifie que plus de 15 millions de personnes aux États-Unis - et des centaines de milliers en Europe - sont laissées à elles-mêmes.

Qu’est-ce que l’IDDT ? Le modèle qui change tout

L’IDDT, ou Integrated Dual Disorder Treatment, est un modèle de soins conçu pour répondre à ce problème. Développé dans les années 1990 à Dartmouth, aux États-Unis, il repose sur une idée simple : traiter les deux troubles en même temps, par la même équipe, dans le même lieu. Pas deux traitements parallèles. Un seul, profondément intégré. L’équipe comprend un psychiatre, un travailleur social, un conseiller en dépendance, et parfois un infirmier spécialisé. Tous sont formés à la fois aux maladies mentales et à la toxicomanie. Ils ne voient pas la consommation comme un échec du traitement psychiatrique, ni la maladie mentale comme une excuse pour abuser de substances. Ils voient un seul problème complexe, avec deux facettes.

Une équipe médicale intégrée discute avec un patient dans un espace chaleureux et bienveillant.

Comment ça marche en pratique ?

L’IDDT ne se limite pas à une approche théorique. Il repose sur neuf composantes concrètes, toutes validées par des études scientifiques. Premièrement, la motivation : on ne force pas la personne à arrêter. On l’aide à comprendre pourquoi elle utilise, et quel bénéfice elle en tire - même si c’est juste de ne pas dormir ou de ne pas entendre des voix. Ensuite, la thérapie comportementale : on apprend à reconnaître les déclencheurs (une dispute, une soirée, un sentiment de vide) et à y répondre autrement. On utilise aussi la psychoéducation familiale : les proches apprennent à ne pas culpabiliser, ni encourager la consommation. La pharmacothérapie est ajustée pour ne pas aggraver les effets des substances. Et surtout, on adopte une approche de réduction des risques : si la personne ne peut pas arrêter tout de suite, on travaille à réduire les overdoses, les infections, les hospitalisations. L’objectif n’est pas la sobriété immédiate, mais la stabilité, la sécurité, la dignité.

Des résultats réels, mais pas miracles

Une étude publiée en 2018 sur 154 patients a montré que ceux qui ont suivi l’IDDT ont réduit de manière significative le nombre de jours où ils ont consommé des substances. Ils ont été moins souvent hospitalisés. Ils ont retrouvé un peu de contrôle sur leur vie. Mais les résultats sur la dépression ou les hallucinations n’ont pas toujours progressé. Pourquoi ? Parce que les soignants n’ont pas toujours été suffisamment formés. Une formation de trois jours, comme celle menée dans l’étude, n’a pas suffi à changer les attitudes ou les compétences des équipes. C’est le point faible : l’IDDT ne fonctionne que si les professionnels sont vraiment formés, soutenus, et bien rémunérés. Sinon, on reproduit le même système, juste avec un nouveau nom.

Une personne sortant d’un hôpital vers une communauté accueillante, symbole de soins intégrés.

Les obstacles à son déploiement

Le modèle IDDT est reconnu comme la référence mondiale. Mais il est rarement mis en œuvre. Pourquoi ? Parce que les systèmes de santé sont encore organisés en compartiments étanches. Les financements pour la santé mentale et pour la toxicomanie viennent de départements différents. Les hôpitaux ne veulent pas payer pour des équipes multidisciplinaires. Les assureurs ne remboursent pas les soins intégrés. En France, les centres de soins psychiatriques ne sont pas équipés pour traiter les dépendances. Et les centres d’addictologie ne savent pas gérer les troubles psychotiques. Il faut des changements structurels, pas seulement des formations. Sans financement dédié, sans réforme des modes de paiement, l’IDDT restera une bonne idée, mais pas une réalité pour la plupart des patients.

Le futur : vers une prise en charge globale

Les choses bougent lentement. Aux États-Unis, le gouvernement a lancé des programmes comme le Co-Occurring Center of Excellence pour former les professionnels. En Europe, certains centres pilotes en Suède, au Danemark et en Belgique ont commencé à intégrer les soins. En France, des expérimentations existent dans quelques hôpitaux psychiatriques, mais elles sont isolées. Le vrai progrès viendra quand les assurances santé, les ministères de la Santé et les hôpitaux décideront de payer pour un seul parcours, pas deux. Quand les médecins généralistes apprendront à poser les deux questions en même temps : « Vous avez des angoisses ? » et « Et les substances, vous en utilisez pour les calmer ? »

Pourquoi ça compte pour vous

Que vous soyez une personne concernée, un proche, ou un professionnel de santé, l’IDDT change la donne. Il ne s’agit pas de « guérir » tout de suite. Il s’agit de ne plus laisser quelqu’un tomber entre deux chaises. Il s’agit de reconnaître que la dépendance n’est pas un choix moral, et que la maladie mentale n’est pas une faiblesse. C’est une question de santé publique. Et quand on traite les deux ensemble, les gens retrouvent leur place dans la société. Ils retournent travailler. Ils réparent des liens familiaux. Ils vivent mieux. Même s’ils ne sont pas totalement sobres. Même s’ils ont encore des jours difficiles. Parce que la guérison, ce n’est pas l’absence de souffrance. C’est la capacité de la porter sans être détruit.

Qu’est-ce qu’un diagnostic double ?

Un diagnostic double, aussi appelé trouble co-occurrent, désigne la présence simultanée d’un trouble mental sévère - comme la schizophrénie, le trouble bipolaire ou la dépression majeure - et d’un trouble lié à l’usage de substances - alcool, drogues illicites, médicaments sur ordonnance. Ce n’est pas une simple coïncidence : les deux troubles s’influencent mutuellement, ce qui complique le traitement si on les aborde séparément.

Pourquoi les soins séparés ne fonctionnent-ils pas ?

Quand les soins sont séparés, les patients doivent naviguer entre deux systèmes qui ne communiquent pas. Un psychiatre peut prescrire un antidépresseur, mais ne pas savoir que le patient consomme de la cocaïne, ce qui rend le médicament inefficace. Un centre d’addictologie peut demander l’arrêt total des substances, mais ne pas traiter les hallucinations qui poussent à les consommer. Résultat : les patients se sentent rejetés, les traitements échouent, et les rechutes sont fréquentes.

L’IDDT exige-t-il l’abstinence totale ?

Non. L’IDDT suit une approche de réduction des risques. L’objectif n’est pas de forcer l’abstinence dès le départ, mais de réduire les conséquences négatives : overdoses, infections, hospitalisations, isolement social. Pour certaines personnes, l’abstinence est un objectif à long terme. Pour d’autres, c’est une amélioration de la qualité de vie, même avec une consommation réduite, qui compte. Ce réalisme augmente l’adhésion au traitement.

Qui peut bénéficier de l’IDDT ?

Toute personne vivant avec un trouble mental sévère et un trouble lié à l’usage de substances, quel que soit son âge, son niveau de consommation ou son histoire. Cela inclut les personnes sans logement, les jeunes adultes, les personnes âgées, celles avec des antécédents judiciaires. L’IDDT est conçu pour les cas les plus complexes, où les soins traditionnels ont échoué.

Comment trouver un centre qui propose l’IDDT en France ?

En France, les centres IDDT sont encore rares, mais des expérimentations existent dans certains CHU (Centre Hospitalier Universitaire) et dans des réseaux de santé mentale en région. Contactez votre centre de santé mentale ou votre médecin traitant pour demander s’il existe un service intégré dans votre département. Des associations comme France Alcool et Drogue ou l’Association française de psychiatrie peuvent aussi orienter vers les structures pilotes. La recherche d’un soin intégré est un droit, mais il faut le réclamer.

3 Commentaires

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    Joanna Bertrand

    février 1, 2026 AT 08:32

    J’ai vu une amie passer par là. Elle avait un trouble bipolaire et se droguait pour tenir le coup. Quand elle a fini par avoir une équipe qui traitait les deux en même temps, elle a commencé à respirer. Pas magique, mais réel. Je crois vraiment que c’est la seule façon de faire.

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    Stephane Boisvert

    février 1, 2026 AT 20:24

    Il convient de souligner que la dichotomie institutionnelle entre santé mentale et addictologie reflète une épistémologie archaïque, fondée sur une séparation cartésienne entre corps et esprit, dont la pertinence est aujourd’hui contestée par les neurosciences cognitives. L’IDDT, en tant que paradigme intégré, constitue une révolution épistémologique dans la prise en charge des pathologies complexes.

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    Vincent S

    février 2, 2026 AT 22:19

    On parle de l’IDDT comme d’une solution miracle, mais la réalité est plus sombre. Les études citées sont souvent financées par des ONG ou des universités américaines. En France, les ressources sont limitées, les professionnels surchargés, et les financements fragmentés. Ce modèle ne peut pas s’appliquer ici sans une réforme profonde du système de santé - ce qui ne se fera pas avant 20 ans, si jamais.

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